Lundi 21 septembre 2009
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19:55
Campagne : "Travailler tue en toute impunité : pour combien de temps encore ?"
Signer l'appel : http://www.fondation-copernic.org/petition/index.php?petition=3
Quand travailler devient insupportable – témoignage no
6.
On entend sans cesse les chefs d’entreprises, les banquiers, les économistes d’entreprises, les experts autorisés. Et sont rarement publiées, les paroles ordinaires
des personnes ordinaires. Celles de nous tous ! Les entretiens réalisés par Elsa Fayner montrent le travail « dans tous ses états », en laissant s’exprimer ceux qui l’accomplissent. Voir son blog
extrêmement utile : http://voila-le-travail.fr/. Chaque
semaine, un nouveau témoignage, un nouvel éclairage sur ce qu’est travailler. Souvent pour rien. Souvent dans des conditions insupportables.
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“J’ai été insultée, car je ne m’étais pas portée volontaire”
Corinne (1), 38 ans, dirige un magasin de prêt-à-porter. Et, dans sa ville, on ne travaille pas le dimanche.
Témoignage recueilli par Elsa Fayner ( http://voila-le-travail.fr)
J’ai travaillé comme chef de rayon durant cinq ans, dans la grande distribution. Je travaillais le dimanche, j’étais célibataire, je débutais.
J’avais la passion de mon métier, j’avais envie de prouver à mon employeur que ça valait la peine de me garder. Et puis, dans la grande distribution, on n’avait pas tellement le choix, on ne me
demandait pas vraiment si j’étais volontaire pour venir le dimanche. C’était le début de ma carrière, ça allait. Mais maintenant, je suis mariée, j’ai des enfants. La situation n’est plus la même.
Depuis 1995, je dirige à Cholet un magasin de prêt-à-porter, qui appartient à une chaîne. Le maire de la ville refuse l’ouverture des magasins le dimanche. C’est une chance énorme.
Cela dit, le même problème se pose pour les jours fériés. Récemment, j’ai refusé de venir un jour férié. J’ai été menacée et insultée par ma direction, car je ne m’étais pas
portée volontaire, et que je n’avais pas fait pression sur les salariées pour qu’elles viennent. Mais je ne peux pas forcer les femmes de mon équipe à travailler ce jour-là. Certaines sont
divorcées, ou leur mari fait les 3-8. Il leur faudrait trouver une assistante maternelle qui accepte de travailler elle aussi un jour férié, et tout le salaire gagné ce jour-là y passerait…
Si jamais le maire de Cholet part, ou s’il se soumet à la pression, nous devrons travailler le dimanche. Je travaille déjà le samedi. Mon mercredi doit être férié, mais les
horaires changent souvent dans le commerce. Le dimanche, c’est mon seul repère stable. C’est le seul jour que je peux passer avec mes enfants et mon mari, qui travaille lui aussi le samedi. J’ai
besoin de cet oxygène pour me ressourcer. Si je le perds, je suis perdue dans la semaine.
(1) Le prénom a été modifié, à la demande de l’intéressée.
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Christelle, 43 ans, caissière chez Conforama, Herblay, travaille le dimanche depuis 13 ans.
Témoignage recueilli par Elsa Fayner ( http://voila-le-travail.fr)
Je travaille depuis vingt ans au Conforama d'Herblay. J'ai commencé comme secrétaire commerciale, je suis caissière aujourd'hui. Dans le magasin, nous avons des horaires collectifs et
fixes, de 14h30 à 19h30 en semaine, avec une pause le midi, et sans interruption le samedi. Les emplois du temps ne changent pas, nous nous sommes battus pour ne pas être à la disposition du
magasin, en fonction des flux de clientèle.
En revanche, depuis 13 ans, je travaille tous les dimanches. De 10h à 19h, avec une coupure le midi.
Ce n'est pas par plaisir. Mais j'avais acheté un terrain avec mon mari, pour faire construire une maison et il a fallu rembourser les emprunts. Les salaires de la grande
distribution sont tellement médiocres... Surtout, depuis une dizaine d'années, ils ne progressent plus, hormis les augmentations annuelles. Sans mes quatre dimanche et ma prime d'ancienneté, je
tombe à 1100 euros par mois aujourd'hui! Les 70 euros du dimanche sont donc vitaux pour moi.
Mais j'ai sacrifié au final plus que je n'ai gagné. Par obligation, j'ai tout bousillé : ma vie de famille, et ma vie sociale. Surtout, je n'ai pas vu mes enfants grandir.
Petits, ils me reprochaient de ne jamais rien faire avec eux. Plus grands, comme les baby-sitter coûtaient cher, ils sont restés souvent livrés à eux-mêmes, avec leur clé autour du cou. Mon mari
travaille aussi le dimanche, dans la restauration. Personne ne pouvait accompagner les enfants à leurs matchs, ça les a privés de sport, d'activités.
Dans un an, l'emprunt sera remboursé, j'arrêterai de travailler le dimanche. Je vais essayer de prévoir des temps sympas avec mes enfants. Mais ils sont indépendants maintenant,
et j'ai bien peur de ne jamais récupérer ce que j'ai perdu.
Pour en savoir plus sur le travail dominical ( http://voila-le-travail.fr/2009/06/29/travail-dominical-le-retour/)
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“Aujourd’hui je réalise que je n’avais jamais vraiment connu la fatigue”
Après les gardiens de prison, les soldats du feu? Cinq syndicats de pompiers professionnels civils exigeaient en mai dernier une audience avec la ministre de
l’Intérieur pour des négociations sur les évolutions statutaires, le temps de travail et l’aménagement des fins de carrière. Chez les sapeurs pompiers de Paris, qui dépendent du ministère de la
Défense, la situation n’est pas plus enviable. Témoignage de Sébastien (1), 26 ans, pompier de Paris.
Témoignage recueilli par Elsa Fayner ( http://voila-le-travail.fr)
Depuis septembre 2008, nous voyons se multiplier les interventions en entreprise : tentatives de suicide, malaise, pétage de plombs. Ce sont souvent
des employés qui viennent d’apprendre leur licenciement. La semaine dernière, une assistante de gestion dans un grand groupe de cosmétiques a fait une importante chute de tension. Elle avait appris
que le service de trois personnes qu’elle dirigeait fusionnait et que c’était l’autre responsable, plus jeune, qui restait. Le plus difficile, pour nous, ce sont les 45-60 ans. Ils savent qu’ils
retrouveront difficilement du travail et on a du mal à leur remonter le moral. On essaie quand même : on leur montre la photo de leurs enfants sur leur bureau et on essaie de les faire parler de
leur famille, pour leur changer les idées. Je suis pompier de Paris depuis cinq ans et, avant 2008, je n’étais jamais intervenu en entreprise.
72h d’affilée
Aujourd’hui, je suis caporal chef. Je m’occupe d’une équipe, et d’un camion. À tour de rôle, nous sommes de garde. Une garde dure 24h : j’arrive à 8h le matin, je cours, puis je
suis une formation pour entretenir mes acquis, ensuite je m’occupe de mon service, à 17h je fais à nouveau du sport, et, le soir, je dors à la caserne. Enfin, ça, c’est une journée théorique, parce
qu’à n’importe quel moment du jour ou de la nuit, l’équipe peut être appelée pour intervenir. Et nous devons être sur les lieux en moins de dix minutes. C’est le contrat passé avec la Mairie de
Paris.
Je fais une quinzaine de gardes par mois. En moyenne, chaque équipe est appelée une quinzaine de fois par garde, et une intervention dure environ 1h. Finalement, je fais peu de
sport, je suis peu de cours, et surtout je ne dors pas souvent. Il nous arrive même d’assurer trois gardes de suite. C’est autorisé. Quand on n’a pas de chance, on ne dort guère plus de 5h en 72h.
Avant de faire ce métier, je croyais avoir déjà été crevé, mais aujourd’hui je réalise que je n’avais jamais vraiment connu la fatigue. Les journées de récupération viennent ensuite. Reste que nos
réflexes et notre capacité de réflexion se trouvent diminués quand on travaille aussi longtemps. Lors de la quatorzième intervention, à 4h du matin, on n’a plus la même approche des gens, on n’a
plus la même patience. Quand on nous insulte, on réagit davantage.
Serrurier gratuit
Parce qu’il faut savoir que le social représente 80% des intervention de secours à victime, qui elles-mêmes constituent la grande majorité de nos activités, les incendies restant
minoritaires. Et, quand je parle de social, ce sont beaucoup d’interventions injustifiées : quelqu’un qui n’entend plus son voisin depuis trois jours -ou qui entend crier, ou qui trouve que ça sent
le brûlé- nous appelle pour qu’on aille voir plutôt que d’aller frapper à la porte, quelqu’un qui veut aller à l’hôpital et nous attend avec sa valise, quelqu’un qui veut se débarrasser d’un SDF
devant sa porte… On sert bien souvent d’ambulance, ou de serrurier. Gratuits. Et il arrive que, pendant une garde, aucune intervention ne soit justifiée. Mais nous avons une obligation de moyens,
nous devons répondre à chaque appel, dans le doute, sinon nous pouvons être poursuivis pour non-assistance à personne en danger.
Se sentir nécessaire
Surtout, il suffit qu’une seule intervention me paraisse justifiée pour que mon moral remonte. ”Heureusement que nous étions là”, je peux me dire. Je le ressens particulièrement
quand nous secourons un enfant. Même si c’est dur, si parfois nous ne parvenons pas à le maintenir en vie… Bien sûr, nous pouvons consulter une cellule psychologique pour les coups durs, mais c’est
surtout entre nous que nous discutons : nous passons des dizaines d’heures ensemble, nous nous connaissons par cœur, et dès que l’un de l’équipe ne se sent pas bien, on le voit, et on en parle.
1800 euros par mois
À Paris, les pompiers sont des militaires. Nous travaillons au forfait, et non pas 35 heures par semaine, comme c’est prévu pour les pompiers professionnels, en province, qui
sont logés en plus, et davantage payés que nous. Par exemple, je gagne 1800 euros net par mois, pour 360 heures de travail en moyenne. Mon rêve : devenir pompier dans un pays où je serais payé en
adéquation avec le temps travaillé. Et où nous aurions plus de moyens. Parce qu’à Paris, nos camions sont trop vieux. Jamais je n’y mettrais quelqu’un que je connais. En même temps, nous faisons
tellement d’interventions que nous sommes très efficaces. Les pompiers du monde entier nous reconnaissent comme une excellence. C’est une source de fierté… mais dans le milieu pompier
seulement.
(1) Le prénom a été modifié, à la demande de l’intéressée.