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10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 23:02
Le Nouvel Observateur, Semaine du jeudi 15 avril 2004 - n°2058
Gérard Petitjean

vue sur le site

 

http://leruisseau.iguane.org/spip.php?article561

 

Manifestations, colère des habitants et même parfois menaces de mort... L’arrivée d’une usine d’incinération d’ordures déclenche toujours une bataille rangée. Alors que nos décharges débordent, brûler les déchets est une solution bien commode. Mais le voisinage redoute toujours les conséquences sur sa santé

Dès le premier virage, à l’entrée de Ballan-Miré, gros village dortoir à quelques kilomètres de Tours, on est prévenu : « Non à l’incinérateur », c’est écrit en gros sur la glissière de béton. Il n’existe pas, l’incinérateur. Au mieux, il ne devrait sortir de terre que dans quatre ou cinq ans. Et peut-être pas à Ballan-Miré d’ailleurs, qui n’est que l’un des trois sites pressentis pour installer la future usine. Mais qu’importe. L’Association de Défense de l’Environnement de Ballan-Miré (Adeb) est sur le pied de guerre. L’incinérateur ne passera pas. Ni ici ni dans les communes voisines de Neuillé-Pont-Pierre ou de Saint-Pierre-des-Corps, expliquent, solidaires, les opposants.

Ils sont motivés, viennent à huit pour informer le journaliste de passage, manifestent dans les rues de Tours, se plaignent de ne pas être reçus pas leur maire. Ils ont peur de la noria de camions qui envahirait leur commune, mais aussi et surtout de la fumée qui sortira du monstre, « remplie de matières cancérigènes, emmenée par les vents et arrosant les habitants dans un rayon de 50 kilomètres autour de Ballan... ». Ils ont la foi, défendent le bien commun, la santé publique et invoquent le principe de précaution : « Moi, je suis médecin, dit un membre de l’association. Je sais ce que c’est qu’un cancer. Et si je n’ai qu’un seul patient qui en attrape un à cause de cette usine, ce sera un de trop. On nous jure que les nouveaux incinérateurs sont sans danger. Mais moi, je vois tous les ans des médicaments, pourtant soigneusement testés, être retirés de la vente en catastrophe. Pourquoi personne ne répond aux questions que nous posons ? »

 

Le médecin ne dit pas que des experts indépendants sont venus. Mais qu’ils n’ont pas pu parler, hués par les militants. C’étaient des vendus, forcément, puisqu’ils ne croyaient pas à la nocivité des futurs incinérateurs. Jean-Luc Galliot, maire de Notre-Dame-d’Oé au nord de Tours et responsable de Touraine propre, l’association intercommunale chargée de traiter les déchets de l’agglomération, s’en souvient fort bien. Depuis qu’on lui a expliqué que dans sa commune on pouvait faire « comme à Nanterre », où un déséquilibré a ouvert le feu sur le conseil municipal, il n’est plus très chaud pour animer des réunions publiques sur ce sujet, même escorté par 50 gendarmes ! Le maire a porté plainte pour menaces de mort. Ses opposants lui reprochent désormais de ne pas vouloir les rencontrer...

Jean-Luc Galliot a pourtant l’habitude. Il y a quelques années, l’installation d’un simple centre de tri des déchets avait déjà déclenché la colère de certains habitants. « Ils disaient que nous allions traiter des déchets nucléaires, qu’il allait falloir circuler dans les rues de la commune avec un masque à gaz... » Aujourd’hui il a la conscience en paix. Il sait que la décharge du coin, arrivée au bout de son autorisation d’exploitation, fermera en 2009. Et qu’il se retrouvera alors avec 180 000 tonnes de déchets sur les bras. « On a 600 000 tonnes d’ordures en Touraine. Si je n’en brûle que 180 000, c’est bien la preuve que nous utilisons aussi les autres filières, comme le recyclage ou le compost. Que faire de plus ? Diminuer les déchets à la source comme le préconisent les opposants ? Ce serait l’idéal évidemment ! » Oui mais voilà, l’idéal n’existe pas. Et le volume d’ordures produit par chaque Français augmente chaque année de 1%. On n’atteindra peut-être pas les sommets américains - 800 kilos par an et par habitant, soit deux fois plus que nous -, mais l’OCDE prévoit que nos poubelles vont encore grossir de 40 à 45% dans les vingt ans qui viennent.

En Touraine, comme partout ailleurs en France, annoncer l’ouverture prochaine d’un incinérateur ou d’une décharge, c’est ouvrir une guerre de tranchées. Alors, à part quelques élus courageux - et certains, ça s’est vu, perdent leur mandat dans l’aventure -, on préfère souvent attendre. Peut-être pas le déluge, mais l’asphyxie. Selon un rapport récent du Commissariat au Plan, faute d’avoir anticipé, les trois quarts des départements français risquent de ne plus pouvoir traiter leurs déchets dans huit ans. Les décharges débordent. Leurs autorisations d’exploitation arrivent à expiration. Or sept ou huit ans, c’est précisément le temps nécessaire pour faire aboutir, au mieux, un projet de décharge ou d’incinération...

A Marseille, on en sait quelque chose : l’affaire traîne, selon les professionnels du secteur, depuis trente ans ! Aux dernières nouvelles, un incinérateur devrait être construit dans une zone industrielle, qui appartient au port autonome de la cité phocéenne, juste à côté d’une usine chimique et d’un terminal méthanier. Il était temps. La vieille décharge de la Crau, à 70 kilomètres de Marseille, avec ses rats, ses mouettes et ses sacs plastiques accrochés à la végétation, qui massacrait l’environnement depuis 1912, doit irrévocablement fermer en 2006. Voire. Car irrévocable n’est pas marseillais. Et le président socialiste du conseil général des Bouches-du-Rhône, qui n’est pas du même bord politique que le maire UMP de la ville, ne veut toujours pas entendre parler d’incinérateur. Il propose d’enfouir plutôt les ordures dans les galeries des anciennes mines de Gardanne. Les écolos aussi se mobilisent, prêts à défendre la Camargue bec et ongles.

Il faut reconnaître que le sujet est délicat. Ils n’ont pas toujours été blancs bleus, les 123 incinérateurs dans lesquels nous brûlons nos rebuts. On a souvent fait n’importe quoi par le passé. Pas étonnant donc que le citoyen électeur traîne les pieds quand on lui annonce qu’une usine susceptible de produire des dioxines va être installée dans le secteur. Chacun garde le souvenir d’Halluin, près de Lille, et de Gilly-sur-Isère, dans la banlieue d’Albertville, où il fallut fermer en catastrophe une usine en 2001, détruire le lait et les fourrages, abattre des troupeaux parce que toutes les normes d’émissions de dioxine avaient été dépassées. A l’époque, une bonne soixantaine d’usines d’incinération, des petites surtout, n’étaient pas aux normes. On parlait de cancers, de femmes qui empoisonnaient leurs enfants en les allaitant - les dioxines se fixent dans les graisses et le lait et se transmettent tout au long de la chaîne alimentaire... Depuis, les incinérateurs hors la loi ont été progressivement fermés. Les émissions de dioxines occasionnées par la combustion des ordures ménagères ont été divisées par dix depuis 1995 : 115 grammes sur l’ensemble du territoire en 2003. Et les nouvelles normes européennes devraient permettre de diviser encore ce chiffre par dix à la fin 2005. A cette date, les usines d’incinération produiront, parole d’experts, moins de dioxines que les feux que tout un chacun allume au fond de son jardin...

Alors tout va bien ? Non, parce que la suspicion demeure. Et qu’elle risque de demeurer longtemps, faute de certitude établie, dans un sens comme dans l’autre. Dioxine ou pas dioxine ? L’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie (Ademe) a réalisé des études autour d’une usine respectant des normes qui n’auront plus cours fin 2005, à Bourgoin-Jallieu dans l’Isère. Pas le top de la modernité donc, mais pas une usine poubelle non plus. Résultat : rien. Des dioxines, on en trouve, certes, mais pas plus que s’il n’y avait pas eu d’usine d’incinération. A Gilly-sur-Isère, où a sévi pendant des années une usine hors la loi, des études sont en cours pour connaître les conséquences sanitaires de la pollution grave qu’a connue la région. Mais il semble qu’il n’y ait pas plus de cancers qu’ailleurs en Savoie. Et les tout premiers tests effectués sur le lait de femmes ne révèlent pas plus de dioxines que dans une zone où il n’y a pas d’incinérateurs. En Angleterre, après examen de ce qui se passait autour de 72 incinérateurs, on avait cru repérer un risque significatif, même s’il était faible, pour certains cancers du sang et du foie. En réexaminant les résultats, on s’est rendu compte que l’excès de cancers existait déjà dans ces populations avant l’installation des incinérateurs...

Certains, pourtant, n’en démordent pas. Comme Pierre-Emmanuel Neurohr, du Centre national d’Information indépendante sur les Déchets (Cniid), qui n’hésite pas à écrire que les incinérateurs sont responsables de plus de 200 malformations à la naissance chez l’enfant en s’appuyant sur une étude épidémiologique menée par une chercheuse de l’Inserm dans la région Rhône-Alpes. L’homme expliquait aussi que, faute de moratoire immédiat sur la construction de tout nouvel incinérateur, la ministre - c’était Roselyne Bachelot à l’époque - serait mise en examen pour empoisonnement... Problème : l’auteur de l’étude en question, Sylvie Cordier, dénonce, elle, les interprétations abusives de ses recherches. Elle a certes trouvé des corrélations entre la vie dans le voisinage d’incinérateurs et l’existence de certaines malformations à la naissance. Mais c’est une simple corrélation, pas une cause prouvée. Et comme cette corrélation disparaît quand on vit au voisinage d’un incinérateur situé à la campagne, elle se demande si ce ne serait pas plutôt le trafic routier qu’il faudrait incriminer...

Bref, on est dans le noir. Les Américains pensent que le simple contact avec une molécule unique de dioxine peut déclencher un cancer. Les toxicologues du reste du monde et notamment européens estiment, eux, que c’est la dose qui fait le poison. Mais curieusement les normes fédérales américaines sont deux fois moins sévères que sur le Vieux Continent ! On pourrait ajouter que les pays scandinaves, pourtant soucieux d’environnement, sont ceux qui ont le plus recours à l’incinération. Qu’ils utilisent d’ailleurs bien mieux que nous l’énergie qui s’en dégage pour chauffer leurs villes. Et puis même les Verts, qui dénoncent partout la présence de ces maudits incinérateurs, mettent parfois de l’eau dans leur vin : l’écologiste Noël Mamère a ainsi installé un gros incinérateur dans sa ville de Bègles. Et Dominique Voynet, lorsqu’elle était ministre, estimait que, dans les grandes villes, ce genre d’installation était « incontournable » !

La loi passe, les déchets restent

Douze ans après son adoption, la loi de 1992 qui organise le traitement des ordures en France n’est toujours pas appliquée. En théorie depuis deux ans, on ne devrait plus mettre dans les décharges que les déchets « ultimes », ceux dont on ne peut plus rien tirer. La loi impose de trier et de recycler au maximum, de transformer les matières putrescibles en compost à épandre sur les champs ou d’en tirer du méthane, et de brûler ce qui peut l’être pour fournir du chauffage ou de l’électricité. C’est loin d’être le cas : 15% seulement du contenu de nos poubelles sont recyclés, 42% partent à l’incinération mais 43% atterrissent toujours dans les décharges. A Marseille, où l’on ne pratique pas le tri sélectif, c’est même la totalité des ordures qui finissent dans ces gigantesques déchetteries à ciel ouvert. La grande vertu de l’incinération, c’est de réduire de 90% le volume des déchets qu’on y brûle. Une tonne de déchets permet de fournir en moyenne entre 300 et 550 kWh d’électricité, dont 15% seront consommés par l’incinérateur lui-même, 240 kilos de mâchefers qui serviront de sous-couches pour les routes après qu’on en aura extrait 24 kilos de ferrailles et 2 kilos de métaux non ferreux. Et 25 à 45 kilos de produits plus ou moins toxiques, qu’on va stabiliser avant de les envoyer en décharge.

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Published by JEAN EMARE - dans ARTICLE
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